Sep 21 2009

L’entrevue de Musique Info

Publié par Philaxel at 14:31 under Journal de bord

Vous trouverez ce 22 septembre en kiosque le magazine Musique Info et mon entrevue avec David El Sayegh le nouveau DG du SNEP (Syndicat National de l’Edition Phonographique). L’entretien a duré plus de deux heures et le journal n’a pas pu tout retranscrire évidement. Voici donc  quelques infos complémentaires sur la nature de mon propos ce jour là. J’avais eu l’occasion d’un tel entretien avec Hervé Rony, mais sans journaliste,  avec qui j’avais conservé ensuite une correspondance email. Ce sera le cas aussi avec David El Sayegh, que je remercie pour son accueil courtois malgré nos divergences d’opinion. Je remercie aussi Maud et Romain d’avoir organisé ce débat. Par contre, le photographe m’a massacré je suis fâché à mort ! Ou peut être a-t-il raison, à 41 ans aujourd’hui je commence sérieusement à vieillir ; après 9 années de combat pour le partage libre de la culture sur Internet. Quand j’ai commencé j’étais jeune et plutôt beau gosse. Aujourd’hui j’ai des cheveux gris et des cernes sous les yeux. Ils vont finir par m’avoir avant la grippe A ! :)

J’avais pris avec moi quelques notes, avec notamment quelques citations mais je ne les ai pas utilisés. J’ai gardé les notes face contre table et au dos j’ai noté 5 mots, les 5 thèmes que je voulais aborder:

-Régulation

Pour moi une régulation est nécessaire mais nous ne sommes pas d’accord avec David sur sa nature. Lui souhaite une régulation de comportements culturels des internautes, comportements que je juge trop encrés désormais dans les mœurs et pas du tout immoraux dans le sens ou le partage de la culture est naturel. Pour les autres formes de régulation, j’ai rappelé qu’il existe aujourd’hui déjà 5 sources de surveillance de l’internaute : la police, la gendarmerie, les douanes, la DST et les RG, il me parait inutile et même dangereux d’ introduire celle du marché avec des agents assermenté des associations professionnelles de cinéma ou de musique. Pour moi c’est le marché qui a le plus besoin d’être  régulé aujourd’hui, sur Internet comme ailleurs. Il doit nécessairement être régulé aujourd’hui sur la toile parce que le fichier numérique est un bien non rival et que ses échanges menacent donc des modèles existants au profit de nouveaux acteurs du marché : FAI et opérateurs mobiles. Il s’agit donc de mettre en place des transferts de ressources pour rééquilibrer le marché, qui est toujours défaillant lorsqu’il s’agit de financer la production des biens non rivaux. David pense que le fait de dire que le fichier numérique est un bien non rival, c’est dogmatique. Ce n’est pourtant pas un jugement de valeur ni une opinion politique, c’est une règle économique. Un bien que l’on peut donner sans en être dépossédé est un bien non rival, c’est dans tous les manuels d’économie. Vouloir faire du fichier numérique un bien rival, cela a déjà été tenté, par les DRMs. Et ce fut un échec. En outre, il est bien nécessaire de réformer le Code de la Propriété Intellectuelle pour la toile, dans le sens de la protection des auteurs. Par exemple, on oublie  d’imposer aux sites de streaming de citer les ayants droits, les auteurs et les paroliers. Deezer par exemple, met en ligne des albums, sans reproduire le minimum de renseignements que l’on trouvait habituellement sur les pochettes de vinyl ou de CD. En outre, toujours dans le souci de respecter la paternité et le droit moral, il sera nécessaire de préciser dans le droit les notions de diffuseur  et de primo-diffuseur d’œuvres numériques, afin de leur imposer de renseigner les tags des fichiers, y compris les internautes.

-Pédagogie

Je me suis étonné qu’un article de la Hadopi  prévoit d’imposer des cours de  morale à nos enfants dans les collèges contre le téléchargement illégal, alors que cette question de la contrefaçon numérique fait encore débat. Et alors que le rôle du marché n’est pas de faire la morale aux citoyens, mais de créer des richesses. D’autant que comme autorité morale, des sociétés qui conditionnent nos enfants par des partenariats croisés TV et radios où tout le monde se partage le gâteau de matraquages scientifiquement  programmés; en fonction de cibles (nos enfants donc) ne me semblent pas les mieux placées. Alors en rajouter une couche à l’école en les dirigeant bien gentiment vers leurs plateformes d’achat… L’école a déjà fait sortir les machines à sucrerie et le Coca Cola des cantines, je compte bien sur les syndicats d’enseignants pour faire la même chose avec  les sites de téléchargement qui de toute manières, sont dors et déjà dépassés à l’heure du streaming gratuit.

-Intégration des CC (Creative Commons)

J’ai tenté d’expliquer pour la énième fois que les Creative Commons ne sont pas l’œuvre d’un groupuscule  d’extrême gauche souhaitant instaurer la dictature du prolétariat, mais d’un professeur de droit américain, démocrate, proche du president Obama et  très sérieux : Lawrence Lessig. Ses travaux donnent la bonne direction dans une régulation de la propriété intellectuelle plus conforme à la toile. Je me suis étonné que la SACEM et les maisons de disques ferment encore la porte du professionnalisme aux dizaines de milliers d’auteurs qui ont fait ce choix naturel qui est de laisser circuler les œuvres dans le cadre non lucratif et de percevoir les droits pour les usages lucratifs . C’est pourtant la forme des droits d’auteurs des origines, ceux des lumières. Personnellement, comme Trent Reznor ou Gilberto Gill, j’utilise une licence en particuliers qui est parfaitement compatible avec le marché, l’édition et la SACEM. La CC parternité -pas d’utilisation commerciale -pas de dérivés. Pour moi, l’avenir de l’édition sur la toile, c’est cette licence. Et nous rejeter est la preuve, là pour le coup, d’une vision dogmatique ; une vision ultralibérale qui confond la propriété intellectuelle et la propriété matérielle. Pour les tenant de cette vision extrêmiste, tout est marché et ceux qui pensent différemment sont des communistes. Voyez comme Obama a du mal combattre cette vision actuellement dans le cadre de sa réforme de santé…  Personnellement, je n’empêche personne de travailler alors que j’estime que l’on m’en empêche aujourd’hui en raison de mes convictions. David me dit « vous avez fait ce choix », comme si j’avais fait le choix de me situer totalement hors marché , c’est faux. J’ai fais le choix d’un équilibre entre le marché des produits et services dérivés culturels et la gratuité de la culture, ce qui est très différent. J’ai donc demandé à ce que la SACEM et les maisons d’éditions fassent un effort pour tester ce modèle avec quelques artistes. Je m’adressais aussi sur cette question à l’ancien conseiller juridique de la SACEM.A suivre…

-Innovation

Les parties de notre discussion portant sur l’innovation et la selection n’ont pas pu être diffusé dans le mag faute de place. J’ai insisté auprès de David sur le fait que pour moi, c’est par l’innovation que le marché retrouvera des ressources et pas par la répression des mœurs sur la toile. Les consommateurs n’achètent plus de disque, parce que le CD d’aujourd’hui est mort, tout simplement, il est un produit obsolète. Or, je vois trois grands axes pour le remplacer : l’interactivité, le support et l’aspect collector. Si l’industrie du disque avait placé ne serait-ce qu’un code personnalisé dans chaque boite vendue donnant le droit d’accéder à des contenus interactifs et des animations spécifique de communautés virtuelles bâties autour des artistes, elle aurait ralenti la chute des ventes comme le jeu vidéo l’a fait. Et ce n’est pas avec les quelques photos offertes avec Open Disc que le consommateur sera satisfait. Par ailleurs, le support du CD on le sait, n’est pas fiable, à cause de la couche organique qui se détériore. Il y a un consortium à bâtir pour trouver une vrai solution de stockage qui dure toute la vie. Il y a énormément de chose à faire. J’ai eu des mots assez durs envers les patrons actuels des majors, ils se sont endormis alors que gouverner c’est prévoir. Dès l’amorce du déclin du CD un travail aurait dû être fait pour le remplacer, c’est-à-dire il y a 5 bonnes années au moins. Aujourd’hui dans les dernières déclarations des capitaines de cette industrie, la seule innovation proposée est encore un conditionnement de plus de nos enfants : le placement produit. Ils ne se rendent même pas compte que les chanteurs n’ont rien à voir avec des lessives puisque c’est comme cela qu’il les considèrent. Et ils ne se rendent pas compte non plus que le mépris qu’ils suscitent actuellement provient de ce que Bernard Stiegler appelle une « écologie de l’esprit », c’est à dire de leur propre mépris envers le public. C’est commercialement contre-productif dans le milieu des produits culturels de bâtir des stratégies marketing agressives. Que ceux qui n’ont pas compris cela dans cette profession aillent plutôt bosser chez Procter et Gamble ou Carrefour, là ils feront carrière et ils seront plus heureux.

-Sélection

La gratuité de la musique sur Internet, je l’écrivais dans mon livre, viendra aussi du système de sélection aristocratique d’aujourd’hui par quelques dirigeants de maisons de disques. Cela ne correspond pas à la réalité matérielle des masses de créations, de maquettes enregistrées et donc, d’espoirs. Dès lors, si la seule manière de devenir pro de la musique c’est de signer avec une maison de disque, il y a une injustice naturelle de la sélection dû au simple fait que leurs directeurs artistiques n’ont pas la possibilité matérielle de tout écouter. Une fois qu’ils auront envoyé une ou deux fois leurs œuvres par la poste sans réponse, les artistes n’auront plus d’autre choix que de mettre leurs œuvres à disposition gratuitement sur Jamendo ou ailleurs, pour exister tout simplement. Les maisons de disques devront donc elles-mêmes créer des sites Internet ou des auditions sérieuses destinés à la sélection de leurs artistes, ou alors, elles seront peu à peu remplacées par ce que j’appelle de « nouveaux rituels de sélection par la toile ». Là-dessus David a la même réaction que Vincent Frérebeau face à Philippe Aigrain. « Citez moi un seul artiste qui est devenu pro par le simple fait de laisser sa musique sur Internet ! ». La réponse toute simple à cette question tarte à la crème on la trouve page 26 de ce même numéro de Musique Info que l’on m’a envoyé . Où l’on constate les Hits parade des passages TV et radios de chansons. Le rituel actuel de sélection des professionnels de la musique bien ancré dans notre société c’est la signature avec une maison de disque qui ouvre la voie ensuite aux passages radio et TV qui constituent pour les consommateurs, les organisateurs de spectacle et les journalistes,  la légitimité professionnelle. Et on constate la prédominance des Majors dans ces classements. Vous y comptez les labels indépendants sur les doigts d’une seule main. Nous sommes dans le règne de la rareté artificielle, des 4 ou 5 radios et TV prescriptrices et des 4 Majors du disque, bientôt 3 dit-on. Avec Internet, cela prendra du temps, certes, mais  ce conditionnement va tomber.

C’est d’ailleurs pour cela qu’il va être très difficile à David El Sayegh d’allier son intelligence et ses compétences à la fonction qui est désormais la sienne d’avocat d’une condamnée : la rareté artificielle.

Toutefois, nous avons aussi trouvé des points d’accords, comme par exemple le fait que les FAI devront nécessairement un jour ou l’autre et d’une manière ou d’une autre, contribuer à la création dont ils profitent comme argument principal de vente des accès à Internet.

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