Jun 05 2009
La presse écrite souhaitera aussi une forme de licence globale
Laurent Joffrin, PDG du journal Liberation, est le premier patron de presse à demander publiquement cette semaine l’instauration d’un transfert de ressource des FAI vers la presse écrite. Par le plus grand des hasards je posais la question au patron du Monde Interactif début Mai lors de sa conférence pour Think Digital. Et c’est l’occasion pour moi de rappeler qu’il y a trois ans je soumettais dans mon livre une proposition qui prenait en compte le financement d’autres types de contenus sur la toile que la musique et la vidéo, comme les sites web des ONG, des services publics et de la presse en ligne. Je tenais en effet à ce que la question globale du financement des contenus au sens large soit abordée dans le débat. Pour le moment, les dirigeants de la presse, comme ceux de la filière musicale, avaient ignoré cette solution pragmatique pour des raisons purement idéologiques, obscurantistes même, lorsqu’on songe qu’ils ont refusé de l’étudier sérieusement. Tout cela changera tôt ou tard, après avoir attendu malheureusement quelques vagues de licenciements.
La peur irrationnelle de la licence globale que j’évoquais dans un article précédent provient d’une croyance désormais bien ancrée que seul le marché est vertueux et que tous les modèles de financement collectifs sont ringards et inefficaces par réaction à l’échec des modèles communistes. C’est dans ce sens que je parle d’un nouvel obscurantisme. Car cela s’est traduit par le refus d’une évidence, celle que le fichier numérique est un bien non rival. Cet obscurantisme moderne a fait perdre déjà des années à des filières qui ont cru de bonne foi pouvoir reproduire sur la toile, le modèle du marché des biens marchands et rivaux traditionnels (le CD, le DVD, le journal papier, le livre etc.)
J’étais par hasard à la conférence de Think Digital où s’exprimait l’ancien directeur du site des Echos et actuel du site lemonde.fr : Philippe Jannet. Je lui posais cette simple question : « avez-vous projeté vos modèles économiques sur la toile (pub, abonnements etc.) sur les dix ans qui viennent ? Et s’ils ne parvenaient pas à compenser les pertes de vente du journal papier, pensez-vous probable de demander l’instauration d’une licence globale pour la presse en ligne ? ». Mr Jannet m’a répondu qu’il n’avait pas fait ce travail et que de toute façon il était contre le principe d’une licence globale, parce que cela changerait son métier de nature. Voilà, c’était plié.
Ce monsieur imagine sans doute de bonne foi qu’il deviendrait alors un fonctionnaire du bureau central de propagande du ministère de l’information d’un régime communiste soudainement administré par la jeune remplaçante d’Arlette Laguiller. Alors que personne n’a jamais proposé cela, évidement, mais un simple rééquilibre des ressources, provenant tout naturellement de nouveaux acteurs du marché qui profitent aujourd’hui de la gratuité des échanges sans participer à leurs financement. Un rééquilibre qui ne lui empêcherait nullement de continuer à faire son travail comme avant, et de vendre de nouveaux objets et services adaptés à cette nouvelle époque.Parce que l’innovation, la réactivité, c’est normalement une force du marché. Sauf quand il devient conservateur de modèles et de produits obsolètes, comme dans le cas de General Motors par exemple, ou de l’industrie du disque qui s’accroche à son vieux CD dont personne ne veut plus.
Et c’est oublier aussi qu’une logique purement marchande favorise un autre type de dérive, par la concentration et le rachat de la presse écrite par de grands groupes et quelques milliardaires non dénués de volonté de contrôle des opinions et donc des rédactions.
Alors restons pragmatique. Lorsque des ingénieurs télécom, sans aucun à priori politico-économique, ont mis en place le Minitel dans les années 80, ils ont tout naturellement songé à ce qu’une part des coûts de connexion des usagers viennent financer les contenus. C’était juste une évidence, une part pour les tuyaux, une part pour le contenu. Le résultat fut extrêmement positif pour tout le monde. Le rapport final de la cours des comptes laisse apparaitre que le Minitel a été une opération rentable aussi bien pour les PTT de l’époque et donc l’état, que pour les entreprises privées qui fournissaient les contenus, sachant par ailleurs que les terminaux d’une valeur de 2000 Fr l’unité avaient été distribués gratuitement.
Bien surs je ne plaide pas pour un retour au Minitel, mais pour revenir à cette évidence d’un modèle économique permettant de rémunérer les créateurs de contenus, et pas seulement les fournisseurs de tuyaux. C’est cela la vrai régulation de la toile à mettre en place, le reste n’est qu’une perte de temps couteuse en emplois de filières soumises à une révolution numérique soudaine et brutale.
Si une forme de licence globale n’est pas mise en place pour la presse, alors elle ne vivra plus que sur trois modèles, laissant quantitativement beaucoup moins de place au journalisme salarié :
• Le modèle Numerama par exemple, de Guillaume Champeau. Les recettes publicitaires devenant tellement diluées dans une hyper concurrence. Seules les petites structures de un ou deux salariés, peut être trois, très spécialisés, pourront survivre dans un modèle essentiellement basé sur cette ressource.
• Le modèle de Carlo Revelli et Joel de Rosnay ( Agoravox ): la fondation. Avec des articles écrits par les internautes eux-mêmes (journalisme citoyen) ou par des journalistes salariés (fondation de milliardaire), ou encore par les deux (journalisme citoyen encadré par des journalistes pros).
• L’hyper concentration des portails d’information , qui ne laissera plus la place qu’à des filiales de grands groupes comme Google, Orange, Microsoft ou Apple, qui perdront de l’argent sur l’info gratuite pour servir de produit d’appel à autre chose. Le Monde et Libération par exemple, sont des proies de choix demain, pour ces grands groupes, par la valeur symbolique de leur marque, valeur essentiellement liée à une chose : la sélection de leurs articles et de ceux qui les écrivent. Et pas du tout pour leur “hierarchisation de l’info” , que l’internaute peut aujourd’hui établir lui même par les flux Rss et d’autres outils nouveaux mis à sa disposition.
L’Internaute n’est plus un habitué loyal d’un journal, il est un consommateur déloyal qui va butiner là où il trouve son bonheur, chaque fois à un endroit différent d’un seul journal global et international desormais à sa disposition: la toile. Donc, que les professionnels du journalisme le veuillent ou pas, ils ont déjà changé de métier.
2 de réponses to “La presse écrite souhaitera aussi une forme de licence globale”







Très intéressant ton article !
Tu m\’as l\’air d\’avoir beaucoup réfléchi à la question.
Cependant je ne partage pas ton point de vue, la licence globale n\’est pas la bonne solution, c\’est la solution de facilité.
Mesure trop court terme…
Si vraiment on décide de faire quelque chose pour aider les sites de presse, il faut plus qu\’un accord Franco Francais qui ne concerne que la connection chez soit.
Ce qui m\’mebête avec cette licence globale, c\’est comment va être déterminé le partage des gains…
Sur un modèle nombre de visiteurs unique de chaque site ?
Pourquoi les blogs hyper influent comme Presse- Citron n\’auraient pas leur part du gateau ?
La distribution de ces gains ne seraient réservés qu\’aux site Francais ?
Enfin, bref, ça pars d\’un vrai problème, mais comme Hadopi, la solution n\’est pas la bonne et sa mise en place risque d\’être catastrophique.
Je préconisais il y a peu dans un article l\’utilisation d\’Open ID couplée à une solution de micropaiement…
(http://martintissier.posterous.com/un-nouveau-modele-economique-pour-les-sites-d )
Pas dit que ça se mette en place, trop de frein pour l\’instant, mais c\’est vraiment ça l\’avenir du web, bien plus qu\’une subvention de plus pour fuir une réalité : l\’incapacité des sites de presse à s\’adapter à ce nouveau modèle !
“Ce qui m\’mebête avec cette licence globale, c\’est comment va être déterminé le partage des gains”
la SACEM vous embête alors ? Vous etes contre le fait que les créateurs de contenus de la radio et de la télévisions soient rémunérés d’après leurs passages enregistrés ?
Il sera plus facile sur Internet de déterminer les usages que pour la radio et la télé.